visites

Extraits 

Examens de routine

Enfin seule, enfin elle ! Séraphine rit tout à coup, elle pouffe !
D’un mouvement de la cheville, elle envoie ses chaussures à l’autre bout de la pièce et se jette sur le lit. Elle retire la carte bleue de son petit étui, l’embrasse, la jette en l’air, la ramasse, l’embrasse encore.
Merci Carmen ! Pardon Carmen ! Votre compte s’en apercevra à peine !
La page Internet donnait trop envie d’y goûter à cet hôtel. " Architecture renaissance parfaitement préservée, alliée à des touches ultramodernes ". Des vedettes descendent ici, elle a lu ça quelque part.
Voyons…. Comment sont les commodités ?  Madame veut-elle visiter la salle de bains ?
Séraphine virevolte. La pièce est un palace à elle seule. Une baignoire dans laquelle on descend par quelques marches,  jaccuzzi et jets de vapeur. Se prélasser pendant des heures. massages sur demande, adressez-vous à la réception. Elle hésite. Tout à l’heure peut-être, entre deux coupes de champagne. Elle ne sait pas quoi faire. Prendre un bain maintenant ? Descendre au bar ? Entamer la réserve du mini-frigo ?
Elle se jette de nouveau sur le lit. Les plumes de dizaines d’oies dans cet édredon, pauvres bêtes ! Tout ça pour elle. Même pas envie de le partager son "middle-week". Avec qui ? Un amant ? Une bonne copine qui lui ferait la morale ? Marre de la morale. Si elle avait toute sa tête, elle lui ferait sûrement ce cadeau, la vieille Carmen. Avec tout le mal qu’elle se donne pour elle et la façon dont elle la bichonne. C’est un tout petit forfait. Carmen croule sous l’argent, et n’a pas de besoin. À 84 ans… Séraphine a évalué à 1000€ sa petite escapade. Une goutte d’eau…. Gouttelette… L’hôtel, le resto et les petites emplettes. Plus l’avion bien sûr. Mais le low-cost, ça ne coûte plus rien !
Séraphine regarde encore le petit rectangle plastifié, le sésame en or. Elle le vénère, se prosterne devant lui et rit encore.
— Pardonnez-moi Carmen… Trois jours à l’hôpital pour vous, trois jours d’hôtel pour moi ! Congés forcés en somme. Ce ne sont que des examens de routine, vous rentrerez bientôt à la maison. Je vous attendrai, la carte aura regagné sa cachette et personne n’en saura rien. Je vous aime bien Carmen. Si, je vous jure. On pourrait penser comme ça que… Mais non, je vous aime bien. Vous voler ? Brr, je n’aime pas ce mot… Auxiliaire de vie, ce n’est pas très bien payé, on en a parlé ensemble, vous vous souvenez. S’il ne tenait qu’à moi, vous m’avez dit… Mais il y a mon fils ! Quand on est vieux, on ne fait plus ce qu’on veut ! 

 

Ben

 

Cinquante-septième étage. S’il zoome sur ses rêves d’enfant, c’est là qu’il se voyait, Ben. Roi du monde. En haut d’une tour, avec un nom, un renom. Un statut de choix. Une ascension sociale fulgurante, une revanche sur son milieu, sur la vie de ses parents. Son père et sa mère ont renoncé aux cinq enfants qu’ils désiraient. Si on n’en a que deux, toutes les chances seront de leur côté ; ils réussiront mieux que nous. Son père, a voué sa vie à une usine qui a fini par le considérer trop vieux et par en faire un licencié économique. Il n’est n’est pas mort de ça mais son moral ne l’a pas aidé quand la maladie s’en est mêlée. Sa mère, nounou de tous les gosses du quartier, a transformé leur maison en maison du Bon Dieu. Et ne se faisait pas payer assez cher.
Loin d’eux l’idée de l’usine pour leurs fils. Ils voulaient qu’au moins ils se retrouvent derrière un bureau et qu’on les respecte.
Ben rêvait d’une vie au sommet de son art. Quand il avait quatorze quinze ans, il avait vu se construire les cathédrales de verre et d’acier et se disait que oui, là serait son temple. Il ignorait encore ce qu’il y ferait.
Charly en avait alors dix-huit. Il carburait à la bière, traînait derrière lui une bande de copains que sa mère qualifiait de crapules, s’intéressait au poker et enregistrait ses premières dettes de jeu.

 

Cette fille à la caisse

Manu me dévore. Je crois qu’elle m’a aimée.
Sa main se pose sur la mienne. Non, c’est moi qui délire là. Sa main joue avec le pied du verre. Le prend, le fait tourner. Qu’est-ce que je peux lui dire ? Prends-moi la main, maintenant. Putain, je souffre.  J’ai envie de m’enfuir, de vous planter là tous les deux, Franck et toi, de me retrouver. J’ai la trouille tu comprends. Pas peur de lui, non. A la limite, si je l’avais aimé, ça aurait pu être marrant, de s’envoyer en l’air entre deux portes, entre la poire et le fromage. Non, la trouille de la vie que je me fais, des années que je me prépare, des gamins qu’il me demandera de lui faire. De ce oui que je lui ai dit pour ne pas dire oui à la vie. Eh bien oui, je chiale tu vois. Tu dois penser drôle de rencontre. Tu as l’air drôlement tranquille toi, sereine. Tu as un truc ?